Grandes figures des Outre-mer : Henry Lémery (Martinique), premier Ultramarin à devenir membre d’un gouvernement en France

Henry Lémery en 1918 ©BNF/Wikimedia Commons

Grandes figures des Outre-mer : Henry Lémery (Martinique), premier Ultramarin à devenir membre d’un gouvernement en France

Outremers 360 poursuit sa série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. Nous nous intéressons aujourd’hui à la longue carrière du Martiniquais Henry Lémery, qui fut député, sénateur, nommé plusieurs fois ministre de la République, mais oublié et tombé en disgrâce pour avoir soutenu un temps le maréchal Pétain, en dépit de faits postérieurs de résistance.

Henry Lémery naît le 9 décembre 1874 à Saint-Pierre en Martinique, d’un père béké et d’une mère « femme de couleur », comme l’on disait à l’époque. Riche commerçant, son père l’envoie poursuivre ses études à Paris au lycée Louis‑le‑Grand, où Henry devient le condisciple du futur écrivain Charles Péguy. Après avoir envisagé d’intégrer l’École normale supérieure, il se tourne finalement vers des études de droit. Il s’inscrit au barreau en 1898 et devient, l’année suivante, secrétaire de la conférence des avocats. De 1902 à 1905, il occupe le poste de chef adjoint de cabinet du ministre de la Justice Ernest Vallé. Mais un drame marque cette époque. Henry Lémery perd toute sa famille lors de l’éruption du volcan de la montagne Pelée en avril 1902.

Attiré par la politique, il adhère en 1906 au Parti socialiste français. En avril 1914, il est élu député de la première circonscription de la Martinique. Quatre mois plus tard, la guerre éclate. Henry Lémery s’engage alors volontairement comme simple soldat, combat en Champagne, à Verdun et dans la Somme, est promu sous‑lieutenant et reçoit la Légion d’honneur. De retour au Parlement en 1917, il rejoint le 16 novembre le gouvernement formé par Georges Clemenceau, où il occupe le poste de sous‑secrétaire d’État aux Transports maritimes et à la Marine marchande, fonction qu’il conserve jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918. Henry Lémery est le premier Ultramarin à entrer dans un gouvernement.

Garde des Sceaux

En janvier 1920, il est élu sénateur de la Martinique. Rattaché au groupe de la Gauche démocratique et radicale socialiste, il siège dans de nombreuses commissions, notamment celles de la Marine, de l’Initiative parlementaire, de la Législation civile et criminelle, des Affaires étrangères et de l’Armée. Son activité parlementaire est particulièrement variée. Soucieux des enjeux locaux, il dépose d’abord à la Chambre des députés, puis au Sénat, une proposition de loi visant à transformer la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion en départements français — une réforme qu’il ne parvient pas à mener lui‑même à son terme mais qui sera adoptée en 1946.

Opposé avec vigueur au Front populaire, Henry Lémery devient brièvement garde des Sceaux dans le cabinet de Gaston Doumergue, du 14 octobre au 9 novembre 1934. Il compte parmi ceux qui réclament une réforme de la Constitution, projet auquel les ministres radicaux s’opposent, provoquant ainsi l’éclatement du gouvernement. Déçu et ayant perdu confiance dans les institutions de la IIIe République, Lémery se rapproche alors du maréchal Philippe Pétain.

Henry Lémery, avant-dernier à droite au premier rang, autour du maréchal Pétain ©Wikimedia Commons

Lorsque le maréchal Pétain forme son gouvernement à Vichy, le 12 juillet 1940, après avoir obtenu du Parlement les pleins pouvoirs constituants, il confie à Henry Lémery, qui avait voté en ce sens, le ministère des Colonies. À ce poste, il entre rapidement en conflit avec Pierre Laval, vice‑président du Conseil, au sujet de la politique de « collaboration ». Le 6 septembre 1940, il quitte ses fonctions, comme tous les ministres issus du Parlement — à l’exception de Laval — que le maréchal décide de renvoyer, et s’engage dans la Résistance.

Cependant, comme toutes les personnalités ayant participé à un gouvernement de Vichy, Henry Lémery est, après la Libération, traduit devant la Haute Cour. Le compte rendu final des travaux de cette juridiction indique à son sujet : « Inculpation originaire : atteintes à la sûreté de l'État. - Renvoi à l'audience ». Par un arrêt du 22 mars 1947, la Haute Cour prononce à son encontre une peine de cinq ans d’indignité nationale, dont il est toutefois immédiatement relevé en raison de faits de résistance.

Tombé dans l’oubli

Ayant renoncé à toute activité politique, Henry Lémery reprend alors sa carrière d’avocat, qu’il exerce encore durant plusieurs années. Il siège également à l’Académie des sciences d’Outre‑mer. Malgré son âge avancé, il continue d’écrire. Aux ouvrages qu’il avait déjà publiés — De la guerre totale à la paix mutilée ; De la paix de Briand à la guerre d’Hitler ; Histoire de la Révolution française ; Martinique, terre française — s’ajoute, en 1965, D’une République à l’autre, où il critique vertement le général de Gaulle.

Il dit notamment : « de Gaulle a exploité à son profit la défaite et le malheur de son pays » ; « Il a bafoué la justice dont il a fait l'instrument de ses colères et de ses rancunes » ; « Il a préféré isoler diplomatiquement et militairement la France plutôt que de ne pas être le premier et le chef d'orchestre des nations occidentales ». Poursuivi pour offenses au chef de l'État, Henry Lémery est condamné, avec son éditeur, à 1000 francs d'amende par la 17e chambre correctionnelle de la Seine, à la destruction des pages incriminées et à la saisie des livres en vente sans avoir subi leur retrait. À 90 ans, l’avocat se défend debout à la barre. Il décède sept ans plus tard à son domicile parisien, tombé dans l’oubli dans sa terre natale.

PM

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